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Otkritki

J'avais dix ans lorsque j'ai trouvé ma première photo d'Ouzbékistan dans un marché aux puces d'Angleterre, non loin de Manchester. C'était une carte postale représentant des écolières en uniforme, en pleine leçon de gymnastique, au milieu d'une cour d'école. Au dos, le message était rédigé en russe, en français et en arabe. Mon intérêt pour cette carte est venu du fait que personne ne savait d'où elle venait malgré la familiarité de la scène. En effet, la photo avait été prise au début du vingtième siècle mais cela aurait très bien pu se passer dans ma propre école. Incapables de déchiffrer la légende inscrite en caractères cyrilliques, mes professeurs se contentaient de dire que la carte venait de quelque part en Russie. Mais ils n'arrivaient pas à expliquer pourquoi le message était écrit en arabe.

Dix ans plus tard, alors que je fouillais dans mes anciens livres d'école, la carte postale tomba d'entre deux pages. Je m'aperçus alors que la légende signifiait : SAMARCANDE - Lycée de jeunes filles. Elle est la première d'une collection de plus de mille cartes postales représentant des paysages et des architectures d'Ouzbékistan. Tout au long de ces huit dernières années, je les ai dénichées dans des brocantes et des marchés aux puces d'Europe et d'Asie Centrale. Il y en a très peu en circulation en Europe de l'Ouest, car d'habitude les cartes postales sont envoyées ou rapportées par les personnes qui ont visité les emplacements qu'elles représentent. Or, l'Ouzbékistan a toujours été une destination difficile d'accès pour les Européens de l'Ouest. La plupart des gens n'ont même jamais entendu parler de ce pays.

Au début, je recherchais ces cartes postales parce qu'elles étaient difficiles à trouver. Au fur et à mesure de leur accumulation, mon intérêt pour l'Ouzbékistan s'est accru. Chaque nouvelle carte postale constituait un fragment de plus dans ma compréhension de la complexité historique, géographique et démographique de ce pays. Bientôt je fus capable de déchiffrer les caractères cyrilliques et de localiser la moindre petite ville ouzbèke ou le moindre monument sur un plan. Je me suis surtout intéressé à l'architecture et aux paysages pour le témoignage qu'ils apportent sur le temps qui passe : après la prise de vue, un groupe de personnes en tenue traditionnelle disparaît tandis qu'un bâtiment ou une rivière demeurent. J'ai souhaité qu'un jour, je partirais à la recherche de ces lieux représentés sur les cartes postales et à la découverte de ce pays qui faisait de plus en plus partie de ma propre histoire.

Otkrikti, "carte postale" en russe, présente 46 vues du territoire ouzbek sous deux angles différents : les cartes postales et mes photographies. Je les ai réalisées au cours de trois voyages en Ouzbékistan. Le chemin que j'ai emprunté pour aller de chaque carte postale à la réalité est jonché de rencontres et d'histoires. Je montrais la carte postale de l'endroit où je voulais aller. Après avoir identifié le lieu, ceux que j'avais abordés m'y accompagnaient et racontaient volontiers ce qu'il s'y était passé depuis. A chaque fois, je faisais une prise de vue frontale de l'emplacement, en moyen format, avec un objectif qui corrige toute déformation due à la perspective. J'ai également tenu à réduire la présence humaine. Je voulais enlever de l'image toute référence trahissant l'échelle du lieu. Dans ce travail, à côté de chaque photographie, la carte postale dont je me suis servi, datée et cadrée, donne l'échelle. Ce qui encourage le lecteur à aller de l'une à l'autre. Ainsi, le décalage entre les deux images rapporte l'histoire de la distance parcourue entre la carte postale et ma propre photographie.

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Médersa Chir Dor, Samarcande 1891