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Centre Atlantique de la Photographie - Brest (2006)

L’art au service de l’information, par Magali Jauffret, L'Humanité

Le parcours du Britannique Rip Hopkins reste atypique, même s’il anticipe et accompagne un courant de la photographie documentaire qui, défrichant aujourd’hui des itinéraires de traverse, la fait grandement progresser. Ce qui le rend différent, c’est que Rip Hopkins a toujours su qu’il ne couvrait pas l’actualité. Autant ses enquêtes de terrain sont rigoureuses, contextualisées, autant il n’a jamais cherché les colonnes des journaux pour témoigner. C’est son paradoxe. Il l’exprime aussi dans le fait d’être membre de l’agence Vu (laquelle vend ses archives) et de la galerie lyonnaise le - Réverbère (qui, elle, vend ses oeuvres).

Dès le départ, il choisit de faire passer son information dans des narrations. D’emblée, il questionne la forme, - alterne les formats, couleurs ou procédés de mise en scène. L’équipe du Cap de Brest qui, fêtant cette année ses dix ans, est désormais présidée par Yann Le Goff, l’a bien compris. Elle lui offre avec générosité son énergie et ses 400 m2 de cimaises pour mettre en espace sa culture, son évolution, son appréhension de la complexité du monde.

Face aux séries de panoramiques, accrochés en lignes, sur le sud du Soudan (1995), Madagascar (1996), le Liberia (1997), deux femmes avancent dans le temps et dans l’intime. Elles repèrent des détails et comprennent, grâce à Marie, la médiatrice, pourquoi elles éprouvent, face aux images de Rip Hopkins, une sorte de vertige, une étrange perception de l’espace, entre dynamique et instabilité, comme si les gens étaient en attente, flottaient dans l’espace. Saut périlleux d’un enfant englué dans le désastre (sud du Soudan, 1995). Jupe qui virevolte au-dessus des immondices (Tziganes de Roumanie, 1998). La vie, l’humour triomphent du tragique. La sensualité prend le dessus dans les séries où on s’y attend le moins (Ouzbékistan, 2002). Le surréalisme pointe son nez (France, 2005). La culture visuelle et mentale d’un peuple surgit comme un paysage intérieur (Tadjikistan, tissages, 2001).

À trente-quatre ans, Rip Hopkins, plein d’une grâce lumineuse et juvénile, continue de traiter son sujet de prédilection : les populations en danger dans le monde. Mais son approche engagée, humanitaire et sociale, qui le mène de l’Asie centrale à la rue parisienne, s’émancipe de plus en plus pour tenter de nouveaux glissements plasticiens. Et l’on est impatient de voir jusqu’où ira sa prise de risques...



Tajikistan weaving



Tadjikistan tissages par Christian Caujolle

Contrairement à la plupart de ses recherches antérieures en noir et blanc, les couleurs rapportées du Tadjikistan par Rip Hopkins s'inscrivent dans une tradition du documentaire dont on commence, après l’avoir ignorée pendant des années, à souligner l’importance. Méprisé il y a encore quinze ans, Walker Evans est devenu une référence qui ne concerne plus seulement l'histoire de la photographie mais est fréquemment appelé à la rescousse pour une relecture de la création visuelle au vingtième siècle et pour une analyse de sa relation au réel qu1elle explore.

Cette photographie se définit elle-même comme documentaire et se caractérise, entre autres, par l’absence d’effet stylistique alliée à l’accumulation et à l’idée de série. Elle finit par définir avec fermeté une approche dans laquelle l’auteur se tient au second plan, s’efface, en apparence du moins, pour laisser la première place au " thème ", motif " ou " sujet " qu’il approche. Revendiquant sa fonction d’exploration du réel pour le rendre intelligible et le questionner, cette photographie dont, incontestablement, Evans, Sander et Strand sont les figures majeures au temps de son invention a, durant un bon demi-siècle, été dominée par des approches plus brillantes, plus spectaculaires également, mais dont on constate aujourd’hui qu’elles comportent tout à la fois des limites et une certaine naïveté, généreuse certes, mais souvent en contradiction avec l'idée même d1informer ou de témoigner.

Le long séjour qui a amené Rip Hopkins dans une de ces Républiques de l’Asie Centrale et de l’ex-Union Soviétique dont le nom, parfaitement exotique, dissimulait une méconnaissance totale (qui savait situer le Tadjikistan sur un planisphère avant que la guerre en Afghanistan ne le montre à la frontière du pays mis en coupe par les talibans ?) est moins un voyage qu'une mise au point.

Voyage, certes, par le déplacement, la volonté rigoureuse de traverser en tous sens un pays parfaitement méconnu, voyage également par la volonté, dont il explique de façon tout à fait exemplaire les motivations, d’entrer chez les gens (et de les rencontrer) en raison de leur culture liée à l’artisanat du tapis. Voyage, mais voyage qui, du point de vue photographique, ne se résoud ni dans les " carnets de notes " qui font fureur depuis " Le Voyage Mexicain " de Bernard Plossu, ni dans une approche ethnologique, voire ethnographique que l’on voit ressurgir alors qu’elle avait perdu du terrain depuis les années trente pour laisser place aux " photographies de voyage " qui, en noir et blanc puis en couleurs, firent, et continuent souvent, de faire les beaux jours de magazines et d’albums invitant, comme ils disent " au rêve " et à voyager par procuration.

L’approche de Rip Hopkins est tout autre. Majoritairement frontale, précise dans ses cadres, elle enregistre des situations, témoigne de moments et, surtout, d’espaces. Apparemment simples, laissant deviner à l’évidence que ceux qui sont photographiés sont consentants et acceptent la présence de celui qui capture leur image, elles affichent une calme détermination non pas à " reproduire " le monde mais à garder trace de situations qui, pour le voyageur, font sens (c’est la dimension intime) et attestent de son étonnement face à des modes de vie différents de ceux qu’il connaît en Europe.

Renouant avec une importante tradition de la photographie, Rip Hopkins, et c’est là l’un de ses grands mérites, lui redonne un sens aujourd’hui par sa pratique de la couleur. Utilisant le moyen format et le négatif, il se confronte à un monde très coloré avec une pudeur, une finesse, un sens de la composition par la couleur tout à fait remarquables. Aucun spectaculaire, aucun effet de clinquant, aucune dérision facile face à des situations dont le kitch est parfois la dimension évidente, aucun voyeurisme utilisant les regards de l’exotisme. Simplement une justesse d’approche, généreuse et respectueuse, qui compose les images avec soin, soulignant le dialogue entre les teintes et recueillant dans le rectangle la pose sans affectation des personnages qui les occupent.

Alors, pour nous qui sommes ignoreux et ignorants de ces pays, le Tadjikistan devient un questionnement de la lumière qui invente les teintes et, étrangement, l’invention d’une temporalité apaisée servie par des camaïeux de laines qui laissent passer des stridences. Des légendes, précises et simples, viennent apporter ce qu’il faut d’information.

Cette exploration d’un pays ignoré de tous, menée avec une remarquable modestie réhabilite de façon exemplaire une photographie documentaire qui revendique fièrement cette fonction et affirme qu'elle est contemporaine. Le pari, bien loin des modes actuelles qui se démodent aussi vite qu1elles sont célébrées, était difficile à tenir. L’absence de complaisance, le refus de la séduction au premier degré, la rigueur dans la succession cohérente des choix, non seulement réhabilitent le documentaire au-delà de toute espérance, mais proposent une alternative, aujourd’hui, à la banalisation de clichés de voyage vus, revus et surfaits.

Un sans faute, en somme, pour un projet cerné de pièges de toutes parts.

26 tirages argentiques - 40*50cm
5 tirages argentiques - 60*80cm
2 tirages argentiques - 100*120cm
Verre + cadre bois blanc (épaisseurs 1.5-2.5cm)




Strange days



Terre d'asile, terre d'exil, l'Europe Tsigane par Rip Hopkins & Jean-François Joly

Le texte qui suit accompagnait le projet présenté en 1997 à Mosaïque par Jean-François Joly et Rip Hopkins. Les deux photographes ont tous deux travaillé en Roumanie, puis ils se sont rendus dans des pays différents : le Kosovo et la France, en ce qui concerne Jean-François Joly, la Grèce, l’Irlande et la Tchéquie, s’agissant de Rip Hopkins. Jean-François Joly, même s’il a rencontré certaines difficultés, notamment en France, souhaite aujourd’hui poursuivre son travail sur ce sujet, alors qu’il est question de la future entrée de la Roumanie dans l’Europe. À travers les tsiganes, ce projet pose également la question plus générale de l’intégration des minorités au sein des pays de l’Europe.

A la fin du Moyen-Âge, d’étranges voyageurs arrivent en Europe, qui se disent originaires de la «petite Égypte», faisant à rebours l’itinéraire des Croisades. D’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? On les appelle «bohémiens», ou «Égyptiens». D’emblée, le mystère de leur origine fascine. Commence alors un temps de splendeur. Du 16ème au 18ème siècle, en Occident et en Orient, les Tsiganes sont serviteurs de la grande noblesse, maîtres dans l’art militaire comme dans l’art divinatoire, experts en chevaux et musiciens de cour. Au 19ème siècle, le vent tourne. Le mystère laisse place au soupçon, la fascination à la défiance : le déclin matériel, la crainte populaire et le harcèlement des gendarmes bientôt relayés par une législation d’exclusion en font des «romanichels».

Implantés en Europe pour nombre d’entre eux depuis six siècles, les Tsiganes ont connu des vagues successives de migration suite aux bouleversements politiques en Europe centrale, et notamment l’effondrement des régimes socialistes. La dernière grande vague de migration vers l’Europe de l’Ouest a été provoquée par la chute du mur de Berlin. Leur présence parmi nous ravive les craintes et les réactions que peut susciter la différence culturelle, quand elle réside non pas dans les traits d’une culture, mais dans ses principes mêmes : le peuple Tsigane possède une solide construction culturelle, sans être soudé par les caractères habituels d’une nation que sont l’histoire, la langue, la religion ou le territoire.

Aujourd’hui, la situation des Tsiganes reste problématique, ils forment la première minorité transnationale en Europe, forte de plus de six millions de personnes. Ils sont confrontés en Europe occidentale aux problèmes d’intégration et en Europe orientale à une ségrégation de plus en plus violente. La «question Tsigane» est ouverte à nouveau par les ultranationalismes d’Europe qui contestent leur droit à l’existence. Les communautés de Tsiganes sédentaires sont pour la plupart marquées par la pauvreté. La vie en ghetto, à l’écart des agglomérations urbaines, entraîne des conflits tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des communautés. La discrimination raciale dont ils sont victimes entraîne un fort taux de chômage et la pratique de la mendicité augmente encore le phénomène d’exclusion sociale.

14 tirages argentiques - 12*60cm + marie-louise - 40*80cm
Plexiglass + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 280*160cm



After paradise



Rip Hopkins par Virginie Chardin

Au terme d’un parcours singulier qui l’a conduit à conduit à quitter très jeune son pays natal, l’Angleterre, Rip Hopkins, à 35 ans, a déjà construit une œuvre qui le place parmi les personnalités les plus affirmées de la photographie en France. La diversité des sujets abordés et l’évolution de la réflexion esthétique de l’auteur ont enrichi un style et une œuvre dont les éléments de composition et de couleur restent nourris d’une culture issue de la peinture classique et plus particulièrement du portrait.

De son histoire personnelle, puis de sa formation en design industrielle, Rip Hopkins a développé un sens aigu de l’observation du rapport des hommes à leur environnement culturel, décoratif et ornemental. Les correspondances visuelles entre ce qui est et ce qui est figuré ne sont pas sans rappeler l’univers de la scène, et la parole y est présente. Après une longue quête, en partie inspirée par les littératures du voyage, sur l’observation de populations déplacées et oubliées (« Nimulé » sur le Sud Soudan, « Tadjikistan tissages » et « Déplacés » sur l’Asie centrale), en collaboration avec Médecins sans frontières et au sein de l’agence Vu, Rip Hopkins s’est finalement fixé à Paris, où il a poursuivi, sous d’autres formes, son travail sur les liens de l’homme à son passé et à son univers culturels.

Au fil des années, Rip Hopkins a tissé un univers très identifiable où se mêlent les éléments venus de la littérature, de l’histoire, du journalisme, du théâtre, des arts classiques et des arts populaires, et un intérêt pour les bribes d’histoires et le témoignage oral et écrit des gens rencontrés sur sa route. Un petit théâtre où l’exubérance se même à la mélancolie, et où se dessine avec netteté le souffle d’une œuvre complexe et originale.

27 tirages argentiques - 24*30cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 24*810cm



Outdoor outlaws



Terre d'asile, terre d'exil, l'Europe Tsigane par Rip Hopkins & Jean-François Joly

Le texte qui suit accompagnait le projet présenté en 1997 à Mosaïque par Jean-François Joly et Rip Hopkins. Les deux photographes ont tous deux travaillé en Roumanie, puis ils se sont rendus dans des pays différents : le Kosovo et la France, en ce qui concerne Jean-François Joly, la Grèce, l’Irlande et la Tchéquie, s’agissant de Rip Hopkins. Jean-François Joly, même s’il a rencontré certaines difficultés, notamment en France, souhaite aujourd’hui poursuivre son travail sur ce sujet, alors qu’il est question de la future entrée de la Roumanie dans l’Europe. À travers les tsiganes, ce projet pose également la question plus générale de l’intégration des minorités au sein des pays de l’Europe.

A la fin du Moyen-Âge, d’étranges voyageurs arrivent en Europe, qui se disent originaires de la «petite Égypte», faisant à rebours l’itinéraire des Croisades. D’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? On les appelle «bohémiens», ou «Égyptiens». D’emblée, le mystère de leur origine fascine. Commence alors un temps de splendeur. Du 16ème au 18ème siècle, en Occident et en Orient, les Tsiganes sont serviteurs de la grande noblesse, maîtres dans l’art militaire comme dans l’art divinatoire, experts en chevaux et musiciens de cour. Au 19ème siècle, le vent tourne. Le mystère laisse place au soupçon, la fascination à la défiance : le déclin matériel, la crainte populaire et le harcèlement des gendarmes bientôt relayés par une législation d’exclusion en font des «romanichels».

Implantés en Europe pour nombre d’entre eux depuis six siècles, les Tsiganes ont connu des vagues successives de migration suite aux bouleversements politiques en Europe centrale, et notamment l’effondrement des régimes socialistes. La dernière grande vague de migration vers l’Europe de l’Ouest a été provoquée par la chute du mur de Berlin. Leur présence parmi nous ravive les craintes et les réactions que peut susciter la différence culturelle, quand elle réside non pas dans les traits d’une culture, mais dans ses principes mêmes : le peuple Tsigane possède une solide construction culturelle, sans être soudé par les caractères habituels d’une nation que sont l’histoire, la langue, la religion ou le territoire.

Aujourd’hui, la situation des Tsiganes reste problématique, ils forment la première minorité transnationale en Europe, forte de plus de six millions de personnes. Ils sont confrontés en Europe occidentale aux problèmes d’intégration et en Europe orientale à une ségrégation de plus en plus violente. La «question Tsigane» est ouverte à nouveau par les ultranationalismes d’Europe qui contestent leur droit à l’existence. Les communautés de Tsiganes sédentaires sont pour la plupart marquées par la pauvreté. La vie en ghetto, à l’écart des agglomérations urbaines, entraîne des conflits tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des communautés. La discrimination raciale dont ils sont victimes entraîne un fort taux de chômage et la pratique de la mendicité augmente encore le phénomène d’exclusion sociale.

15 tirages argentiques - 17*24cm
Plexiglass + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 120*50cm



Otkritki



20 tirages argentiques - 24*30cm + carte postale / marie louise - 24*30cm
Verre + cadre bois blanc satiné (épaisseur 1cm) + cartes postale montée sur marie-louise : cadres - 50*32cm



Nimule



12 tirages argentiques - 14,5*37cm + marie-louise - 30*40cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 30*480cm



Bishop's madness



18 tirages argentiques - 40*50cm
Plexiglass + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 120*300cm



Essays



Essais, par Gabriel Bauret

Le travail que présente ici Rip Hopkins a fait l'objet d'une commande d’un magazine, et pourtant il semble répondre davantage à un projet artistique personnel. Sans doute parce qu’il sait parfaitement conjuguer aujourd’hui le motif documentaire avec son goût pour l’exploration de la forme photographique et l’aménagement signifiant du réel. Dans les livres qu’il a réalisés récemment sur le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, il a mis à profit sa connaissance de l’histoire de cette région du monde pour nourrir sa démarche documentaire, mais il a su aussi aborder les sujets en les soumettant à une approche très rigoureuse. Loin des traditions du reportage humaniste en noir et blanc, Rip Hopkins manie la couleur avec précision, sans effet de saturation ou de monochromie ; son recours au moyen format, qui donne à l’image définition et nuances, est associé à des cadrages réglés sur de subtils détails. Mais le travail ne saurait se réduire à une expérience esthétique. La forme sert le propos, c’est-à-dire l’attention soutenue qu’il porte aux valeurs de cette région de Bordeaux - tant matérielles que spirituelles - et qu’il lui a été demandé de mettre en lumière.

26 tirages argentiques - 30*40cm
Contrecollage sur aluminium (épaisseur 2mm) avec socle murale de 3cm



Displaced



Nature et artifice, par Gabriel Bauret

L’Ouzbékistan est un pays étrange, oublié, relégué au second plan par l’histoire ; le contraire du pays idéal, rêvé, ou de l’utopie. C’est en outre un pays d’où l’on ne peut sortir que très difficilement, compte tenu de sa configuration géographique : il dispose d’aucun accès maritime. De fait, au cours de l’histoire du XXe siècle, ce territoire a servi à isoler les exclus du régime soviétique ; comme ces lieux dans lesquels on tente aujourd’hui de faire disparaître les déchets du progrès nucléaire. L’Ouzbékistan rassemble ainsi des communautés aux racines et parcours extrêmement différents : Allemands, Polonais, Grecs, Russes, Tatares, Coréens… Et son histoire pourrait s’articuler schématiquement autour de trois moments : avant, pendant et après le régime soviétique. Avant l’existence de l’URSS, l’Ouzbékistan était l’un des pays les plus riches et les plus attirants de l’Asie centrale, un berceau de culture auquel, entre autres, Russes et Britanniques se sont intéressés. Depuis 1991, l’Etat est indépendant, mais soumis à un régime autoritaire qui pratique, sans la nommer, la discrimination. Les « étrangers », c’est-à-dire les non-Ouzbeks, sont freinés dans leur ascension professionnelle et sociale et aucun avenir réel ne se profile devant eux. De sorte qu’un mouvement d’émigration s’est engagé, malgré la difficulté pour les non-Ouzbeks d’obtenir un visa et de rejoindre leur pays d’origine. Après avoir été peuplé artificiellement sous l’ère soviétique, le pays tend donc maintenant à se vider de ses communautés étrangères. Le mouvement a pris une telle ampleur que Rip Hopkins, entre son premier (2001) et son dernier séjour (2004), a pu en constater les terribles effets : appauvrissement économique et social – en dépit du soutien des Américains. Cet ouvrage livre à travers ses photographies et ses textes une scrupuleuse approche documentaire de la région, mettant particulièrement en évidence l’histoire tourmentée des communautés qui la composent. Il révèle ainsi une réalité aussi fascinante qu’inquiétante. Mais derrière le travail documentaire se profile un autre ouvrage qui nous emmène au-delà de la stricte information et du seul témoignage. L’Ouzbékistan est un prétexte à aborder une question qui touche de près Rip Hopkins : le déracinement et l’errance des populations.

L’Ouzbékistan est en effet un pays peuplé de gens déplacés, mêlés aux autochtones à l’époque soviétique. Ces populations conservent aujourd’hui deux identités, celle du pays dont elles sont originaires et celle de l’Ouzbékistan où elles se sont implantées au fil d’une génération. Le photographe s’est déjà intéressé aux populations ou aux communautés nomades, subissant ou composant avec les contraintes de l’itinérance. Il a par exemple travaillé de 1998 à 2000, sur les tsiganes que l’histoire de l’Europe a marginalisés. Il semble éprouver un sentiment de complicité, voire de sympathie, avec ces gens en partance ; partageant lui-même depuis treize ans deux identités, une nationalité anglaise et un domicile français. Il se sent les deux à la fois : Anglais et Français, ou peut-être ni l’un ni l’autre, en défaut d’identité ou porteur d’une identité prise à défaut.

Rip Hopkins est de toute évidence intrigué et séduit par la richesse, la complexité de l’histoire ouzbek, ainsi que par les particularismes de sa population. Il est captivé par son caractère hétérogène et composite, constitué de gens cultivés, savants, artistes ou descendants de tsars, qui croisent des personnes plus ordinaires. Ainsi est-il animé par le désir de témoigner de sa fascination devant cette mosaïque sociale et de reconstituer l’itinéraire de certains de ses membres. C’est la raison pour laquelle chaque portrait – l’une des deux composantes essentielles de son travail – s’accompagne de l’évocation condensée d’une vie. Texte et image sont dans ce livre indissociables, intimement mêlés. Et cette exigence relative à la présence du texte qui vient en appui de son travail de photographe signe la démarche de Rip Hopkins ; elle contribue à le démarquer du milieu traditionnel de la photographie.

Dans le paysage de la photographie documentaire, et au sein de l’Agence Vu dont il est membre depuis 1996, Rip Hopkins occupe une place à part. Il garde ses distances vis-à-vis des photographes et de leurs différentes chapelles, évolue à l’écart des événements – expositions ou publications – qui mettent en scène aujourd’hui le travail des reporters. Chacun des livres qu’il a réalisés jusqu’à présent repose sur un concept éditorial et visuel original. À commencer par le premier, Nimulé, dernière ville du Sud Soudan, qu’il publie aux éditions Filigranes en 1997. Son style photographique se développe en marge d’une esthétique documentaire française qui a longtemps reposé sur la pratique du 35 mm en noir et blanc. Chacun de ses projets est l’occasion d’explorer des formes différentes : panoramique, couleur, moyen format… Il s’intéresse également de près à des images déjà existantes dont il n’est pas auteur, comme les cartes postales. C’est ainsi qu’il collectionne depuis l’enfance celles qui représentent l’Ouzbékistan. Quant à l’exigence particulière et transversale que Rip Hopkins manifeste à l’égard du livre comme objet aux multiples niveaux de lecture (photographie, texte, graphisme), elle est probablement liée à son autre formation : celle de designer. Il a effectué ses études à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle de Paris. À cela s’ajoute son expérience du film documentaire, acquise au sein de l’organisation Médecins sans frontières, qui a enrichi les formes de restitution de sa lecture du monde et de ses populations. Ce travail que Rip Hopkins a mené en Ouzbékistan s’inscrit dans une actualité politique non-immédiate et oubliée. D’autant que l’Ouzbékistan est un pays dont on ne parle pour ainsi dire pas, ou très peu, une région éloignée des grands foyers qui « font » aujourd’hui l’événement. Un pays qui pourrait très bien incarner cet espace en creux que l’on nomme « nulle part ». Peu de gens savent, en effet, le situer avec exactitude sur une carte. Rip Hopkins explore depuis quatre ans cette région qui se situe au cœur même de l’Asie centrale, au carrefour du Kirghizistan, du Kazakhstan, du Turkménistan, de l’Afghanistan et du Tadjikistan. De cette exploration a été issu un premier travail important, Tadjikistan Tissages, publié aux éditions Actes Sud en 2002 et dont la forme photographique n’est pas sans rapport avec celle qu’il va choisir en Ouzbékistan : utilisation de la couleur, du moyen format, portrait en situation. Sans doute doit-on chercher les raisons qui l’entraînent vers l’Asie centrale du côté de ses origines britanniques : une curiosité naturelle des Anglais à l’égard des pays lointains, leur plaisir du voyage, de l’exploration de territoires et populations isolés, mêlée à l’éducation artistique et au goût de l’histoire hérités de sa famille et aux nombreuses lectures dédiées à ce pays et à sa culture.

Rip Hopkins manifeste dans cet ouvrage son sens du récit, son attachement à l’expression d’une temporalité. C’est ainsi que le livre retranscrit de façon très scrupuleuse sa démarche : l’ordre des images est établi en suivant la chronologie des prises de vue. Il est le produit d’une méthode rigoureuse de travail. Avant de commencer à photographier, Rip Hopkins définit le rôle que la couleur doit tenir : il s’agit de mettre en scène dans chacune de ses images l’une des composantes du spectre. Il commence par exemple par photographier la communauté grecque en insistant sur la présence du bleu, couleur à laquelle ce pays est traditionnellement associé. De sorte que le livre dans son ensemble va restituer le désir de nourrir et compléter progressivement l’œuvre photographique en épuisant toute la gamme chromatique : à chaque communauté représentée correspond dans la composition de l’image une dominante de couleur(s) particulière. Cette sensibilité du photographe à l’égard de la couleur fait écho à son goût pour la peinture classique et à son sens de la composition. Sur ce point, il n’est pas inutile d’évoquer la manière dont le photographe opère d’un point de vue technique : les pauses sont longues, parce que Rip Hopkins travaille majoritairement en intérieur et en faible lumière – les extérieurs, pour des raisons que l’on imagine facilement étant donné la nature du régime ouzbek, sont difficilement envisageables. Ce qui signifie que le cadrage et la composition qui en découlent sont extrêmement réfléchis, de même que l’aménagement de l’espace ; les éléments-clés de l’image – tant du point de vue du sens que de la forme – sont disposés avec un très grand soin. Rip Hopkins suggère ainsi un dispositif de lecture particulier de la photographie dont on découvre peu à peu le contenu : en ce qui concerne les portraits, le regard s’arrête d’abord sur le visage, puis explore circulairement la scène, pour découvrir les détails signifiants du premier plan et de l’arrière-plan.

Si Rip Hopkins intervient de plus en plus souvent à l’intérieur du cadre, afin de parfaire la composition, satisfaire ses exigences formelles, plastiques, il n’abandonne pas pour autant la perspective documentaire. Ce livre demeure un témoignage précieux, parce que rare et original, sur un pays peu connu. Les rencontres avec les personnes photographiées sont profondes et éclairantes. Leur situation est contextualisée par des légendes nourries, rédigées par le photographe et réunies en fin d’ouvrage. L’ensemble de ce travail est donc l’expression d’une contradiction qui fait sens, d’un équilibre entre deux énergies : la volonté documentaire combinée au désir de produire une œuvre personnelle. Derrière une curiosité somme toute naturelle à l’égard d’une société et d’histoires individuelles si singulières se profile une subtile construction intellectuelle et artistique.

Ce livre révèle en effet une photographie fondée sur des exigences esthétiques très sûres quant à la couleur, au cadrage et à la composition, combinées à un sens manifeste de la narration : les rapports entre les images sont extrêmement travaillés et la facture du texte qui s’associe à l’ensemble est tout à fait inhabituelle dans ce genre de publication. On se prend ainsi à penser que pour Rip Hopkins l’Ouzbékistan n’est en fin de compte qu’un alibi, un motif, à concevoir et façonner – de la prise de vue à l’édition du livre -, un objet extrêmement sophistiqué, tant du point de vue visuel que conceptuel.

Quant au rythme général du livre, il repose sur une tension régulière entre les deux images mises en vis-à-vis dans l’espace de la double page : les plus souvent un portrait en regard d’un détail de l’environnement dans lequel la personne photographiée vit ou travaille. L’attention portée à ce détail reflète une préoccupation existentielle du photographe, à savoir les traces que l’homme laisse derrière lui quand il s’en va ou disparaît. L’Ouzbékistan est précisément un territoire sur lequel il ne restera bientôt plus que des empreintes de la présence de ces populations qui auront rejoint leurs pays d’origine. Et ce livre est une façon d’accompagner ce mouvement, voire de se projeter dans l’avenir et d’imaginer le vide futur. Quant à la répétition du même dispositif de mise en page, elle est à l’image de la vie de ces gens que Rip Hopkins a croisés : morne, monotone, ennuyeuse, sans perspective.

Rip Hopkins a réuni ici 99 photographies. Pourquoi 99 et non 98, ou 100 ? Pour le photographe, le nombre 99 a une signification bien précise : il précède le nombre 100, c’est-à-dire le basculement dans une autre décimale. Il renvoie donc métaphoriquement à la situation de toutes ces personnes photographiées suspendues à l’attente d’une autre vie, du déplacement vers un autre univers et dont elles ne sauraient dire quand il surviendra. Mais 99 est aussi un clin d’œil inattendu aux règles « mathématiques » que l’écrivain Georges Perec décidait d’adopter préalablement à l’écriture de chacun de ses ouvrages, et qui ont inspiré ici la contribution littéraire de Mathias Gavarry. Il y a par exemple 99 chapitres dans La Vie mode d’emploi, 99 chapitres et une inconnue.

Les textes de Mathias Gavarry qui figurent sous les photographies sont bien plus que de simples légendes. Sauf si l’on remonte à l’étymologie de ce mot : ce qui doit être lu, ainsi que l’extension de son sens à la notion de récit qui est rapporté d’une époque à l’autre. L’auteur a eu l’idée de rédiger chacun de ces textes selon une règle déterminée à l’avance – tout comme Rip Hopkins a construit son travail photographique sur l’Ouzbékistan. Il s’est imposé de restituer tout ce que le photographe avait laissé en regard de chacune de ses prises de vue : ses notes sur les gens et leur histoire, ses impressions quant aux lieux, des fragments de dialogue, selon une forme absolument identique. Chaque texte correspondant à une image ne comporte ainsi qu’une seule et courte phrase de 99 signes. Et c’est ce modelage contraint de la syntaxe qui prolonge le travail photographique à l’intérieur du cadre. En d’autres termes, le cadrage trouve un écho, un relais, dans l’adoption par l’écrivain d’un certain espace d’écriture.

La contribution de Mathias Gavarry est d’autant plus originale qu’il n’a jamais mis les pieds en Ouzbékistan. Ce n’est pas non plus un familier de la photographie. Sans doute cela a-t-il été déterminant dans sa manière de concevoir l’écriture des textes et d’adopter une règle oulipienne qui n’est pas nécessairement devinée par le lecteur. Le talent de Mathias Gavarry réside dans ce jeu entre artifice et le naturel : écrire une phrase en apparence ordinaire, totalement fluide, mais qui présente en fait une étrangeté formelle. Par ailleurs, ces phrases peuvent être lues de façons différentes : dans leur rapport avec les images mais aussi comme formant un long récit. Un récit dont le lecteur ne perçoit pas tout à fait l’origine, l’instance énonciatrice : Mathias Gavarry flirte avec l’envie de dire « je » ou de faire nommément référence au photographe. Mais il n’est ni le photographe, ni l’auteur du projet. On se demande alors qui parle derrière ces textes. Qui vit par photographie interposée cette expérience en Ouzbékistan.

39 tirages argentiques - 40*50cm
Cadre aluminium mat (epaisseur 1cm)



Dallas (Romania)



Terre d'asile, terre d'exil, l'Europe Tsigane par Rip Hopkins & Jean-François Joly

Le texte qui suit accompagnait le projet présenté en 1997 à Mosaïque par Jean-François Joly et Rip Hopkins. Les deux photographes ont tous deux travaillé en Roumanie, puis ils se sont rendus dans des pays différents : le Kosovo et la France, en ce qui concerne Jean-François Joly, la Grèce, l’Irlande et la Tchéquie, s’agissant de Rip Hopkins. Jean-François Joly, même s’il a rencontré certaines difficultés, notamment en France, souhaite aujourd’hui poursuivre son travail sur ce sujet, alors qu’il est question de la future entrée de la Roumanie dans l’Europe. À travers les tsiganes, ce projet pose également la question plus générale de l’intégration des minorités au sein des pays de l’Europe.

A la fin du Moyen-Âge, d’étranges voyageurs arrivent en Europe, qui se disent originaires de la «petite Égypte», faisant à rebours l’itinéraire des Croisades. D’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? On les appelle «bohémiens», ou «Égyptiens». D’emblée, le mystère de leur origine fascine. Commence alors un temps de splendeur. Du 16ème au 18ème siècle, en Occident et en Orient, les Tsiganes sont serviteurs de la grande noblesse, maîtres dans l’art militaire comme dans l’art divinatoire, experts en chevaux et musiciens de cour. Au 19ème siècle, le vent tourne. Le mystère laisse place au soupçon, la fascination à la défiance : le déclin matériel, la crainte populaire et le harcèlement des gendarmes bientôt relayés par une législation d’exclusion en font des «romanichels».

Implantés en Europe pour nombre d’entre eux depuis six siècles, les Tsiganes ont connu des vagues successives de migration suite aux bouleversements politiques en Europe centrale, et notamment l’effondrement des régimes socialistes. La dernière grande vague de migration vers l’Europe de l’Ouest a été provoquée par la chute du mur de Berlin. Leur présence parmi nous ravive les craintes et les réactions que peut susciter la différence culturelle, quand elle réside non pas dans les traits d’une culture, mais dans ses principes mêmes : le peuple Tsigane possède une solide construction culturelle, sans être soudé par les caractères habituels d’une nation que sont l’histoire, la langue, la religion ou le territoire.

Aujourd’hui, la situation des Tsiganes reste problématique, ils forment la première minorité transnationale en Europe, forte de plus de six millions de personnes. Ils sont confrontés en Europe occidentale aux problèmes d’intégration et en Europe orientale à une ségrégation de plus en plus violente. La «question Tsigane» est ouverte à nouveau par les ultranationalismes d’Europe qui contestent leur droit à l’existence. Les communautés de Tsiganes sédentaires sont pour la plupart marquées par la pauvreté. La vie en ghetto, à l’écart des agglomérations urbaines, entraîne des conflits tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des communautés. La discrimination raciale dont ils sont victimes entraîne un fort taux de chômage et la pratique de la mendicité augmente encore le phénomène d’exclusion sociale.

15 tirages argentiques - 24*30cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 24*450cm



Birth of a nation



18 x 3 tirages argentiques - 24*72cm
Plexiglass + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 144*216cm



400 coups



16 tirages argentiques - 36*56cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 36*960cm



Decade



Rip Hopkins à la croisée des chemins par Gabriel Bauret

Rip Hopkins avance à première vue dispersé quant aux territoires qu'il explore, aux formes photographiques auxquelles il a recours. Mais à y regarder de plus près, sa photographie repose sur de solides prises de position, tant d'un point de vue intellectuel qu'esthétique. Elle se situe à la croisée d'exigences documentaires et d'aspirations artistiques régulièrement réaffirmées. Le soin avec lequel il choisit les mots pour présenter chacun des sujets sur lesquels il travaille témoigne de sa responsabilité à l'égard de la lecture et de l'interprétation des documents qu'il nous livre. Les légendes détaillées, les commentaires fournis - à l'instar des textes d'introduction réunis dans cette publication - contribuent à ancrer l'image dans son contexte, à réduire ses possibles ambiguïtés.

Si les mots complètent l'information visuelle, cette rigueur de la démarche nous renvoie aussi au goût de Rip Hopkins pour l'histoire - non seulement la période contemporaine, mais également une histoire plus ancienne, dont il s'efforce de révéler les conséquences à travers les situations qu'il photographie aujourd'hui. Le travail qu'il a par exemple réalisé récemment en Ouzbékistan, Déplacés, doit se lire en relation avec l'édification du bloc soviétique et l'épisode de la seconde guerre mondiale. Il nous invite parfois aussi à remonter plus loin dans le temps. Certains considèrent la photographie comme l'art de regarder le présent ; dans le travail de Rip Hopkins, les mots qui accompagnent les images leur donnent une profondeur historique, remettent l'instant en perspective.

S'agissant des sujets en direction desquels Rip Hopkins se dirige volontiers, le contenu de l'exposition Décade nous en donne la mesure. Photographie documentaire rime souvent ici avec société en difficulté, population déshéritée, issue de diverses migrations, victime de conflits, de régimes politiques. Rip Hopkins n'est pas reporter, on le sait ; il ne photographie pas l'actualité. Il chercherait plutôt à en photographier les implications, à plus ou moins long terme. Il s'intéresse à des situations enfouies derrière les événements qui font la une des journaux, met à jour des réalités humaines, sociales, culturelles dans des régions à l'écart des turbulences médiatiques. C'est ainsi qu'il a manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour une terre éloignée de l'Europe, celle de l'Asie Centrale.

Cet esprit singulièrement décalé, s'exprimant à contre-courant, on le retrouve dans les formes photographiques qu'il va successivement adopter : panoramique, alternance du noir et blanc et de la couleur au sein d'un même sujet, moyen format. Mais au-delà de cette diversité de formes, on reconnaît la constance d'un oeil qui compose ses images avec rigueur, cadre avec précision. Tout ce qui entre dans le champ de la photographie n'est jamais là par hasard ; à tel point que dans les derniers travaux qu'il réalise, il place ses personnages un peu comme le peintre opère dans ses tableaux. Cette référence à la peinture est également perceptible dans la manière d'appréhender la couleur. Celle-ci n'est pas seulement considérée dans son rapport au sujet - comme supplément de réalisme -, mais davantage comme une valeur plastique à part entière qui dynamise la composition.

Du réalisme, il s'en éloigne encore un peu à l'occasion d'une toute récente série, Paris Anonyme, qu'il livre au quotidien Libération : une variation très libre sur le thème d'une enquête à caractère social, autour du monde du travail. Un clin d'oeil aux problèmes rencontrés aujourd'hui par la presse et ceux qui l'illustrent, s'agissant du droit de la personne photographiée. Les masques qu'il fait porter aux sujets photographiés sont une manière de souligner le paradoxe actuel d'une certaine photographie de reportage : montrer sans montrer. Auparavant, Rip Hopkins a développé un projet qui l'a ramené en Ouzbékistan, Otkritki : confrontation de cartes postales représentant des paysages et des architectures - qu'il collectionne depuis de nombreuses années - avec des prises de vue sur les lieux qu'il est allé retrouver. La photographie est bien sûr associée ici à la mesure du temps qui passe, aux traces qu'il laisse sur les architectures et les paysages. Mais cette confrontation permet aussi, d'une manière générale, de saisir les différences entre les discours, les idéologies, les esthétiques qui sous-tendent les pratiques photographiques.

Le livre "Décade" (Editions Filigranes) est vendu pour 1 euro avec des petits gateaux dans une machine.