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Musée d'art contemporain - La Rochelle (2006)

Rip Hopkins à la croisée des chemins par Gabriel Bauret

Rip Hopkins avance à première vue dispersé quant aux territoires qu'il explore, aux formes photographiques auxquelles il a recours. Mais à y regarder de plus près, sa photographie repose sur de solides prises de position, tant d'un point de vue intellectuel qu'esthétique. Elle se situe à la croisée d'exigences documentaires et d'aspirations artistiques régulièrement réaffirmées. Le soin avec lequel il choisit les mots pour présenter chacun des sujets sur lesquels il travaille témoigne de sa responsabilité à l'égard de la lecture et de l'interprétation des documents qu'il nous livre. Les légendes détaillées, les commentaires fournis - à l'instar des textes d'introduction réunis dans cette publication - contribuent à ancrer l'image dans son contexte, à réduire ses possibles ambiguïtés.

Si les mots complètent l'information visuelle, cette rigueur de la démarche nous renvoie aussi au goût de Rip Hopkins pour l'histoire - non seulement la période contemporaine, mais également une histoire plus ancienne, dont il s'efforce de révéler les conséquences à travers les situations qu'il photographie aujourd'hui. Le travail qu'il a par exemple réalisé récemment en Ouzbékistan, Déplacés, doit se lire en relation avec l'édification du bloc soviétique et l'épisode de la seconde guerre mondiale. Il nous invite parfois aussi à remonter plus loin dans le temps. Certains considèrent la photographie comme l'art de regarder le présent ; dans le travail de Rip Hopkins, les mots qui accompagnent les images leur donnent une profondeur historique, remettent l'instant en perspective.

S'agissant des sujets en direction desquels Rip Hopkins se dirige volontiers, le contenu de l'exposition Décade nous en donne la mesure. Photographie documentaire rime souvent ici avec société en difficulté, population déshéritée, issue de diverses migrations, victime de conflits, de régimes politiques. Rip Hopkins n'est pas reporter, on le sait ; il ne photographie pas l'actualité. Il chercherait plutôt à en photographier les implications, à plus ou moins long terme. Il s'intéresse à des situations enfouies derrière les événements qui font la une des journaux, met à jour des réalités humaines, sociales, culturelles dans des régions à l'écart des turbulences médiatiques. C'est ainsi qu'il a manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour une terre éloignée de l'Europe, celle de l'Asie Centrale.

Cet esprit singulièrement décalé, s'exprimant à contre-courant, on le retrouve dans les formes photographiques qu'il va successivement adopter : panoramique, alternance du noir et blanc et de la couleur au sein d'un même sujet, moyen format. Mais au-delà de cette diversité de formes, on reconnaît la constance d'un oeil qui compose ses images avec rigueur, cadre avec précision. Tout ce qui entre dans le champ de la photographie n'est jamais là par hasard ; à tel point que dans les derniers travaux qu'il réalise, il place ses personnages un peu comme le peintre opère dans ses tableaux. Cette référence à la peinture est également perceptible dans la manière d'appréhender la couleur. Celle-ci n'est pas seulement considérée dans son rapport au sujet - comme supplément de réalisme -, mais davantage comme une valeur plastique à part entière qui dynamise la composition.

Du réalisme, il s'en éloigne encore un peu à l'occasion d'une toute récente série, Paris Anonyme, qu'il livre au quotidien Libération : une variation très libre sur le thème d'une enquête à caractère social, autour du monde du travail. Un clin d'oeil aux problèmes rencontrés aujourd'hui par la presse et ceux qui l'illustrent, s'agissant du droit de la personne photographiée. Les masques qu'il fait porter aux sujets photographiés sont une manière de souligner le paradoxe actuel d'une certaine photographie de reportage : montrer sans montrer. Auparavant, Rip Hopkins a développé un projet qui l'a ramené en Ouzbékistan, Otkritki : confrontation de cartes postales représentant des paysages et des architectures - qu'il collectionne depuis de nombreuses années - avec des prises de vue sur les lieux qu'il est allé retrouver. La photographie est bien sûr associée ici à la mesure du temps qui passe, aux traces qu'il laisse sur les architectures et les paysages. Mais cette confrontation permet aussi, d'une manière générale, de saisir les différences entre les discours, les idéologies, les esthétiques qui sous-tendent les pratiques photographiques.



Otkritki



20 tirages argentiques - 24*30cm + carte postale / marie louise - 24*30cm
Verre + cadre bois blanc satiné (épaisseur 1cm) + cartes postale montée sur marie-louise : cadres - 50*32cm



Essays



Essais par Gabriel Bauret

Le travail que présente ici Rip Hopkins a fait l’objet d'une commande d’un magazine, et pourtant il semble répondre davantage à un projet artistique personnel. Sans doute parce qu’il sait parfaitement conjuguer aujourd’hui le motif documentaire avec son goût pour l’exploration de la forme photographique et l’aménagement signifiant du réel. Dans les livres qu’il a réalisés récemment sur le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, il a mis à profit sa connaissance de l’histoire de cette région du monde pour nourrir sa démarche documentaire, mais il a su aussi aborder les sujets en les soumettant à une approche très rigoureuse. Loin des traditions du reportage humaniste en noir et blanc, Rip Hopkins manie la couleur avec précision, sans effet de saturation ou de monochromie ; son recours au moyen format, qui donne à l’image définition et nuances, est associé à des cadrages réglés sur de subtils détails. Mais le travail ne saurait se réduire à une expérience esthétique. La forme sert le propos, c’est-à-dire l’attention soutenue qu’il porte aux valeurs de cette région de Bordeaux - tant matérielles que spirituelles - et qu’il lui a été demandé de mettre en lumière.

26 tirages argentiques - 30*40cm
Contrecollage sur aluminium (épaisseur 2mm) avec socle murale de 3cm



400 coups



16 tirages argentiques - 36*56cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 36*960cm



Déplacés



Rip Hopkins - Photos posées, photos vérité par Emmanuelle Lequeux, Le Monde

Prospectus sur le pare-brise : il arrache la feuille volante sans même y jeter un œil, histoire de faire croire aux pervanches qu’il vient d’arriver, et la plie dans son poing. Au même moment, ces mots étonnants, qui ouvrent presque l’interview : « il faut bien tuer le père. » Sur la feuille, il n’a rien vu, mais il était écrit « tapis d’Orient ». La coïncidence est belle comme un coup monté : tapis d’Orient, comme ceux qu’il est allé photographier au Tadjikistan, prétexte à la rencontre avec son peuple ; tapis, comme ceux que son grand amateur d’art de père collectionnait, des plus précieux. « J’ai grandi dans un lieu qui était la galerie de mon arrière-grand-mère, mécène et collectionneuse ; c’était un véritable musée, avec des objets plus beaux les uns que les autres : les tasses, les tapis les meubles de cuisine. On ne pouvait toucher à rien tellement c’était précieux. J’ai choisi la photo parce que je cherchais un moyen de m’exprimer en dehors de la peinture, la sculpture, le dessin : un support qui m’ait pas été présent dans mon enfance, où ces choses m’apparaissaient comme contraignantes. Je ne voulais pas reproduire, mais avoir une forme d’expression propre ; constituer mon identité. Et comme mon père n’apprécie pas la photo… Il n’est d’ailleurs jamais venu voir une de mes expositions, même s’il est fier de mon travail. »

Ses photos, comme des tableaux pourtant… juste retour des choses. Chacune des images de Rip Hopkins a une douce suavité picturale, un piqué de toile. Summum de réel avec un goût d’artifice. Egalement designer, de formation et de second métier, le jeune homme, couvert de prix (douze, dit-il, amer d’en avoir raté quelques-uns) met soigneusement en scène ses images. Prêtant attention aux lignes, aux ronds, à « tout ce qui fait cadre à l’intérieur du cadre », il choisit avec la personne photographiée la place de chaque objet, et son rôle, jusqu’à sa garde-robe. Histoire de se décrocher du photoreportage strict qu’il a pratiqué au début de sa vocation, de la Bosnie à la Tchétchénie. « Cela m’a vite frustré, les photos devenaient comme un exercice, et je sentais que je trompais les gens : on attend le moment où ils se lâchent, se livrent, le désarroi ou l’horreur, et on prend la photo, à leur insu. Le rapport avec eux n’était jamais très clair. J’arrivais d’un pays riche, je photographiais des gens dans des situations atroces, je revenais dans ma confortable maison, et je gagnais de l’argent. En rupture avec cela, j’ai donc cherché une écriture allant davantage vers le livre et l’expo que vers la presse. Je veux que les gens participent à l’image. »

Tapis d’Orient… Toutes ces dernières photos, il les a faites en Ouzbékistan – où il s’attache aux populations déplacées par Staline – et au Tadjikistan, là où se trouve la plus grande fabrique de tapis de l’ex-empire soviétique : « Comme les tribus revendiquent leur identité ethnique à travers les motifs, Staline a décidé de les submerger avec des milliers de tapis, tous identiques, standardisés, qui coûtaient un centième du prix habituel. Il comptait ainsi unifier les tribus. » Tapis d’Orient… Il y a d’autres raisons, bien sûr, à son désir d’aller là-bas – les récits de voyage de Kipling, l’attirance pour l’inconnu : « C’est une région toujours très dangereuse, difficile d’accès, qui n’a connu aucune influence occidentale, et dont on n’a presque aucune image… » Les chercheurs travaillent sur son passé, les journalistes négligent son présent : un terra incognita s’ouvre donc au jeune photographe. Il y découvre, dans l’étonnement constant, un peuple qui a reçu, à 91%, une éducation universitaire ; ces gens, avec qui ils ne pensaient avoir aucune attache, qui lui parlent de Céline et de Rimbaud.

99 photographies arrachées du livre "déplacés", mises au mur avec de la colle à papier peint.



After paradise



27 tirages argentiques - 24*30cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 24*810cm



Nimule



12 tirages argentiques - 14,5*37cm + marie-louise - 30*40cm
Verre + cadre aluminium (épaisseur 2cm) avec socle murale de 5cm - 30*480cm