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Espace Malraux - Chambéry (2006)

Tadjikistan tissages & Déplacés par Jacques Damez, Galerie Le Réverbère

Tadjikistan. Ouzbékistan. Deux pays d’Asie Centrale créés de toutes pièces par le régime soviétique. Deux pays-patchwork où se mélangent les peuples : au Tadjikistan, les ethnies cohabitent dans une paix précaire; en Ouzbékistan, les « immigrés malgré eux » rêvent de retrouver leur nation originelle. C’est pour redonner la parole aux oubliés et aux méconnus que Rip Hopkins a réalisé en 2001 la série Tadjikistan Tissages, faisant ainsi écho au tissu même de la population. Pour sa série suivante, Déplacés, le photographe a passé plusieurs mois en Ouzbékistan afin de témoigner, une fois encore en couleur et au moyen format, de sa «fascination devant cette mosaïque sociale». Chez Rip Hopkins le monde est en attente, suspendu, arrêté par les quatre côtés du cadre qui en définit les limites. Tout est tenu dans le rectangle de la visée sans démonstration bruyante : juste l’enregistrement des chuchotements de l’espace, des présences et de leurs échos. Le monde devient un décor dans lequel vivent des personnages si parfaitement inscrits en lui qu’ils semblent être les acteurs d’une mise en scène.

Rip Hopkins se saisit du réel en ayant toujours un pied dans sa fiction personnelle, fiction organisée par la couleur, le décoratif, la frontalité, l’abstraction des échelles de plan. Cette structure du regard lui permet de donner de la liberté aux personnages de ses images et ainsi de relever la profonde humanité de chacun d’eux. L’impression de décor renforce l’isolement, la solitude, l’étrange présence au monde des hommes, des femmes qui sont là, installés dans les photographies. Sous l’ordre d’un temps hiératique les regards croisés des acteurs - jouant leur propre rôle – nous assignent à résidence, nous ne nous sentons pas les regardeurs mais bien les regardés. Lorsque les regards sont tournés nous avons le sentiment de pénétrer une parenthèse qui n’a pas été ouverte pour nous. Mais toujours la plénitude et le calme des cadrages indiquent que chaque photographie est le résultat d’un échange, d’une connivence qui, apparemment simple, laisse deviner une longue recherche du point d’équilibre qui permet que s’installe l’évidence. Dans les images du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, l’exotisme et le kitch auraient pu devenir le sujet, le réel aurait pu brûler l’image même, or rien de cela, bien au contraire grâce à une grande retenue accompagnée de pudeur et de justesse, Rip Hopkins nous offre des photographies où la couleur et la lumière sont organisées pour saisir ses déplacements intérieurs.



Displaced



Rip Hopkins : Exils d'Asie centrale par Odile Blanc, Plumart

Déplacés. Tel est le titre de l'exposition du jeune et talentueux photographe anglais Rip Hopkins présentée à la galerie Le Réverbère. Un portrait aux yeux hors champ accueille le visiteur. Fond noir, bouche mordue au-dessus de l'échancrure d'un tailleur mauve dans laquelle plonge une croix d'or fichée en son centre d'un rubis qui illumine encore le lobe de l'oreille. ?Une légende précise: "Outre l'ouzbek, elle parle le grec, l'anglais, l'allemand et le russe, langue d'origine de sa mère". A ses côtés un autre portrait, même cadrage, offre une bouche rose sur une épaule dénudée et calligraphiée de noir, que la légende commente ainsi: "Mishel, qui se présente comme un "artiste corporel", ne voit aucune raison de repartir en Russie" Mishel n'est pas le sujet photographié, mais l'auteur de la peinture corporelle de la jeune fille à la bouche rose que l'on retrouve plus loin, dans une chambre où un tapis, un drapeau, une casquette militaire et une affiche de Kurt Cobain saturent de leurs signes colorés le mur devant lequel elle est assise, seulement vêtue d'un bout de jupe, dans l'attente dudit Mishel.

Le visiteur entre ainsi, pour ainsi dire crûment, dans la quotidienneté vive d'inconnus, confronté à des instantanés dont il ignore a priori le contexte, et auxquels les légendes parfois énigmatiques sont une sorte d'amplificateur davantage qu'une description à proprement parler, car situées dans un hors champ de l'image, ?comme une voix off: déplacées elles aussi. ?En ce sens, ces images sont comme un film muet jamais monté dont Rip Hopkins aurait choisi de montrer quelques plans fixes, sans ordre particulier. Le déplacement, on l'aura compris, est au cœur de ce travail qui s'attache à saisir, dans sa matérialité même, sa composition, sa structure, sans parler de son objet, le sentiment d'être étranger dans son propre pays, en l'occurrence l'Ouzbékistan. Ce pays d'Asie centrale, jadis l'un des plus prospères, peuplé de nomades ou de sédentaires, devint un territoire rassemblant les exclus du régime soviétique, donnant naissance à une étrange nation artificiellement composée d'une mosaïque de peuples déplacés (Allemands, Polonais, Grecs, Russes, Tatares, Coréens…) Indépendant depuis 1991 et dirigé par la main de fer d'Islam Karimov, cet Etat connaît aujourd'hui une forte émigration, compte tenu des discriminations dont sont victimes les non-Ouzbeks. C'est ce mouvement, à la fois social et géographique, que saisit Rip Hopkins, au travers des destinées singulières des individus qu'il a rencontré dans ce pays durant quatre ans. Ainsi la jeune fille au tailleur mauve qui veut vivre à Athènes, pays d'origine de ses grands parents paternels ; Lubov, ancienne avocate aujourd'hui chargée du nettoyage d'une usine; Amelia, enseignante d'origine allemande; la russe Nataliya, la tatare Olga, bien d'autres Russes, Coréens…

Portraits, donc, mais aussi paysages, usines désaffectées ou dont l'environnement irrespirable confine au même abandon, routes, maisons, bâtiments officiels, stades et monuments. Toutes ces images parlent de la même chose tout en conservant leur tonalité propre, à l'image de ceux qui les ont suscité : voix singulières réunies dans le même constat, celui de l'impossibilité de demeurer dans un pays où l'on est devenu étranger. Regards las, lointains, songeurs, espaces vides quand même ils seraient pleins d'objets, usures des matériaux, couleurs heurtées, ?jamais cependant l'œil n'est blasé: impossible de prendre une image pour une autre, à la place d'une autre. Cette manière dont chaque image se distingue de celle(s) qui la jouxte(nt) semble tenir, entre autre, au lien très fort qui la rattache au texte qui l'accompagne. ?Le texte (contribution de Mathias Gavarry) prolonge véritablement l'image en restituant ici le contexte de la prise de vue, là un fragment de dialogue qui nous livre un peu de la biographie du personnage photographié. Ailleurs il se fait description pure, comme dans cette photographie de groupe attablé posant devant un décor de cascades bouillonnantes, avec un personnage debout au centre de la table et dont la tête a échappé à l'objectif. Le texte précise : "Tout à coup, David monte de lui-même sur une table du restaurant géorgien dont il est propriétaire" Mais pourquoi ? Pour changer une ampoule défaillante du plafonnier, comme ses bras tendus le laissent supposer ? Dans ce cas le caractère descriptif du texte n'éclaire en rien l'étrangeté de l'image, mais au contraire la redouble en l'opacifiant, produisant un effet absurde, loufoque, qui n'est pas sans rappeler les dessins du tout à fait britannique Glen Baxter. C'est parfois d'une irrésistible drôlerie, comme dans cette image d'usine où une femme en robe de sirène et hautement talonnée pose entre deux de ses collègues, tous s'éventant en gardant la pose, car "Des émanations d'alcool flottent dans la distillerie de vodka où travaillent Irina, Igor et Sergey".
Amplifiées par le texte, ces images instaurent ainsi un véritable dialogue avec le spectateur, tenté de scruter tout ce qui s'offre à son regard et de faire connaissance, pour ainsi dire, avec ces personnages. Une femme peint-elle ses lèvres dans un local désaffecté, sous les conseils, dit la légende, d'autres femmes? On observe la scène de plus près en se joignant au groupe des conseillères en maquillage. Une femme, visage maquillé comme une diva sur une montagne de chair reposant sur un lit, s'expose-t-elle au regard de "quatre femmes en uniforme blanc" qui "observent la scène, et échangent leurs impressions"? On se fait critique également, en s'interrogeant sur le contexte de ce portrait: médical ou esthétique?
Tous ces personnages sont campés dans le décor et l'attitude de leur choix. L'air est souvent grave et l'attitude posée, ce qui donne à ces femmes et ces hommes tout entiers au désir de s'échapper une étrange fixité, voire une attitude théâtrale. Leur environnement ne laisse rien au hasard. Tel le signum évoqué par Roland Barthes, il nous renseigne sur leur cadre de vie, parfois intime, ainsi l'appartement de Nataliya et son lit défait, ou bien leur profession: Nicolay devant son étalage de produits frais, Ravil dans son unité de chirurgie, Pak devant son standard téléphonique, Amelia l'enseignante entourée de ses livres. Le décor fonctionne ainsi comme un véritable attribut des personnes représentées, un peu comme dans ces anciens jeux de cartes représentant les métiers. Il arrive même à se substituer à la personne, ainsi la chimiste dont on ne voit que l'atelier, et dont le texte dit qu'elle "préférait ne pas révéler son nom" Absence de nom qui se traduit ici par l'absence d'image.
L'hiératisme de ces portraits et l'atmosphère étrangement figée qui marque toutes ces images – certaines plus que d'autres, ainsi celle où Alexandra pose assise dans un coin de l'image devant des tables vides et un mur où se déroule une imposante fresque guerrière – semble à l'image de l'emprise soviétique dont on ne voit guère ici que la déliquescence, comme un espace devenu soudainement trop grand, dont la grandeur est désormais dérisoire, obsolète. Par contraste, les formats paraissent petits. Mêmes impressions devant les photographies prises par Rip Hopkins au Tadjikistan quelques années auparavant, comme si ce voyage dans la vie des habitants si divers d'Ouzbékistan se prolongeait, ou s'originait, dans celle des habitants du Tadjikistan surgis de leurs tapis et tissus chatoyants. Ces deux voyages ont fait l'objet de deux beaux livres, Déplacés aux éditions Textuels (2004) et Tadjikistan tissages édité par la Fondation CCF (2002).

39 tirages argentiques - 40*50cm
Cadre aluminium mat (epaisseur 1cm)



Tajikistan weaving



Tadjikistan tissages par Christian Caujolle

Contrairement à la plupart de ses recherches antérieures en noir et blanc, les couleurs rapportées du Tadjikistan par Rip Hopkins s1inscrivent dans une tradition du documentaire dont on commence, après l’avoir ignorée pendant des années, à souligner l’importance. Méprisé il y a encore quinze ans, Walker Evans est devenu une référence qui ne concerne plus seulement l1histoire de la photographie mais est fréquemment appelé à la rescousse pour une relecture de la création visuelle au vingtième siècle et pour une analyse de sa relation au réel qu1elle explore.

Cette photographie se définit elle-même comme documentaire et se caractérise, entre autres, par l’absence d’effet stylistique alliée à l’accumulation et à l’idée de série. Elle finit par définir avec fermeté une approche dans laquelle l’auteur se tient au second plan, s’efface, en apparence du moins, pour laisser la première place au " thème ", motif " ou " sujet " qu’il approche. Revendiquant sa fonction d’exploration du réel pour le rendre intelligible et le questionner, cette photographie dont, incontestablement, Evans, Sander et Strand sont les figures majeures au temps de son invention a, durant un bon demi-siècle, été dominée par des approches plus brillantes, plus spectaculaires également, mais dont on constate aujourd’hui qu’elles comportent tout à la fois des limites et une certaine naïveté, généreuse certes, mais souvent en contradiction avec l1idée même d1informer ou de témoigner.

Le long séjour qui a amené Rip Hopkins dans une de ces Républiques de l’Asie Centrale et de l’ex-Union Soviétique dont le nom, parfaitement exotique, dissimulait une méconnaissance totale (qui savait situer le Tadjikistan sur un planisphère avant que la guerre en Afghanistan ne le montre à la frontière du pays mis en coupe par les talibans ?) est moins un voyage qu1une mise au point.

Voyage, certes, par le déplacement, la volonté rigoureuse de traverser en tous sens un pays parfaitement méconnu, voyage également par la volonté, dont il explique de façon tout à fait exemplaire les motivations, d’entrer chez les gens (et de les rencontrer) en raison de leur culture liée à l’artisanat du tapis. Voyage, mais voyage qui, du point de vue photographique, ne se résoud ni dans les " carnets de notes " qui font fureur depuis " Le Voyage Mexicain " de Bernard Plossu, ni dans une approche ethnologique, voire ethnographique que l’on voit ressurgir alors qu’elle avait perdu du terrain depuis les années trente pour laisser place aux " photographies de voyage " qui, en noir et blanc puis en couleurs, firent, et continuent souvent, de faire les beaux jours de magazines et d’albums invitant, comme ils disent " au rêve " et à voyager par procuration.

L’approche de Rip Hopkins est tout autre. Majoritairement frontale, précise dans ses cadres, elle enregistre des situations, témoigne de moments et, surtout, d’espaces. Apparemment simples, laissant deviner à l’évidence que ceux qui sont photographiés sont consentants et acceptent la présence de celui qui capture leur image, elles affichent une calme détermination non pas à " reproduire " le monde mais à garder trace de situations qui, pour le voyageur, font sens (c’est la dimension intime) et attestent de son étonnement face à des modes de vie différents de ceux qu’il connaît en Europe.

Renouant avec une importante tradition de la photographie, Rip Hopkins, et c’est là l’un de ses grands mérites, lui redonne un sens aujourd’hui par sa pratique de la couleur. Utilisant le moyen format et le négatif, il se confronte à un monde très coloré avec une pudeur, une finesse, un sens de la composition par la couleur tout à fait remarquables. Aucun spectaculaire, aucun effet de clinquant, aucune dérision facile face à des situations dont le kitch est parfois la dimension évidente, aucun voyeurisme utilisant les regards de l’exotisme. Simplement une justesse d’approche, généreuse et respectueuse, qui compose les images avec soin, soulignant le dialogue entre les teintes et recueillant dans le rectangle la pose sans affectation des personnages qui les occupent.

Alors, pour nous qui sommes ignoreux et ignorants de ces pays, le Tadjikistan devient un questionnement de la lumière qui invente les teintes et, étrangement, l’invention d’une temporalité apaisée servie par des camaïeux de laines qui laissent passer des stridences. Des légendes, précises et simples, viennent apporter ce qu’il faut d’information.

Cette exploration d’un pays ignoré de tous, menée avec une remarquable modestie réhabilite de façon exemplaire une photographie documentaire qui revendique fièrement cette fonction et affirme qu1elle est contemporaine. Le pari, bien loin des modes actuelles qui se démodent aussi vite qu1elles sont célébrées, était difficile à tenir. L’absence de complaisance, le refus de la séduction au premier degré, la rigueur dans la succession cohérente des choix, non seulement réhabilitent le documentaire au-delà de toute espérance, mais proposent une alternative, aujourd’hui, à la banalisation de clichés de voyage vus, revus et surfaits.

Un sans faute, en somme, pour un projet cerné de pièges de toutes parts.

26 tirages argentiques - 40*50cm
5 tirages argentiques - 60*80cm
2 tirages argentiques - 100*120cm
Verre + cadre bois blanc (épaisseurs 1.5-2.5cm)