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Déplacés

Textuel - 2004

Introduction : Rip Hopkins - Presentation : Gabriel Bauret - Legends (99 caracters) : Mathias Gavarry

280 x 290 mm (HxL) - 120 pages - 99 colour photographs (français)

ISBN : 2845971281

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L’Ouzbékistan est un pays étrange, oublié, relégué au second plan par l’histoire ; le contraire du pays idéal, rêvé, ou de l’utopie. C’est en outre un pays d’où l’on ne peut sortir que très difficilement, compte tenu de sa configuration géographique : il dispose d’aucun accès maritime. De fait, au cours de l’histoire du XXe siècle, ce territoire a servi à isoler les exclus du régime soviétique ; comme ces lieux dans lesquels on tente aujourd’hui de faire disparaître les déchets du progrès nucléaire. L’Ouzbékistan rassemble ainsi des communautés aux racines et parcours extrêmement différents : Allemands, Polonais, Grecs, Russes, Tatares, Coréens… Et son histoire pourrait s’articuler schématiquement autour de trois moments : avant, pendant et après le régime soviétique. Avant l’existence de l’URSS, l’Ouzbékistan était l’un des pays les plus riches et les plus attirants de l’Asie centrale, un berceau de culture auquel, entre autres, Russes et Britanniques se sont intéressés. Depuis 1991, l’Etat est indépendant, mais soumis à un régime autoritaire qui pratique, sans la nommer, la discrimination. Les « étrangers », c’est-à-dire les non-Ouzbeks, sont freinés dans leur ascension professionnelle et sociale et aucun avenir réel ne se profile devant eux. De sorte qu’un mouvement d’émigration s’est engagé, malgré la difficulté pour les non-Ouzbeks d’obtenir un visa et de rejoindre leur pays d’origine. Après avoir été peuplé artificiellement sous l’ère soviétique, le pays tend donc maintenant à se vider de ses communautés étrangères. Le mouvement a pris une telle ampleur que Rip Hopkins, entre son premier (2001) et son dernier séjour (2004), a pu en constater les terribles effets : appauvrissement économique et social – en dépit du soutien des Américains. Cet ouvrage livre à travers ses photographies et ses textes une scrupuleuse approche documentaire de la région, mettant particulièrement en évidence l’histoire tourmentée des communautés qui la composent. Il révèle ainsi une réalité aussi fascinante qu’inquiétante. Mais derrière le travail documentaire se profile un autre ouvrage qui nous emmène au-delà de la stricte information et du seul témoignage. L’Ouzbékistan est un prétexte à aborder une question qui touche de près Rip Hopkins : le déracinement et l’errance des populations.

L’Ouzbékistan est en effet un pays peuplé de gens déplacés, mêlés aux autochtones à l’époque soviétique. Ces populations conservent aujourd’hui deux identités, celle du pays dont elles sont originaires et celle de l’Ouzbékistan où elles se sont implantées au fil d’une génération. Le photographe s’est déjà intéressé aux populations ou aux communautés nomades, subissant ou composant avec les contraintes de l’itinérance. Il a par exemple travaillé de 1998 à 2000, sur les tsiganes que l’histoire de l’Europe a marginalisés. Il semble éprouver un sentiment de complicité, voire de sympathie, avec ces gens en partance ; partageant lui-même depuis treize ans deux identités, une nationalité anglaise et un domicile français. Il se sent les deux à la fois : Anglais et Français, ou peut-être ni l’un ni l’autre, en défaut d’identité ou porteur d’une identité prise à défaut.

Rip Hopkins est de toute évidence intrigué et séduit par la richesse, la complexité de l’histoire ouzbek, ainsi que par les particularismes de sa population. Il est captivé par son caractère hétérogène et composite, constitué de gens cultivés, savants, artistes ou descendants de tsars, qui croisent des personnes plus ordinaires. Ainsi est-il animé par le désir de témoigner de sa fascination devant cette mosaïque sociale et de reconstituer l’itinéraire de certains de ses membres. C’est la raison pour laquelle chaque portrait – l’une des deux composantes essentielles de son travail – s’accompagne de l’évocation condensée d’une vie. Texte et image sont dans ce livre indissociables, intimement mêlés. Et cette exigence relative à la présence du texte qui vient en appui de son travail de photographe signe la démarche de Rip Hopkins ; elle contribue à le démarquer du milieu traditionnel de la photographie.

Dans le paysage de la photographie documentaire, et au sein de l’Agence Vu dont il est membre depuis 1996, Rip Hopkins occupe une place à part. Il garde ses distances vis-à-vis des photographes et de leurs différentes chapelles, évolue à l’écart des événements – expositions ou publications – qui mettent en scène aujourd’hui le travail des reporters. Chacun des livres qu’il a réalisés jusqu’à présent repose sur un concept éditorial et visuel original. À commencer par le premier, Nimulé, dernière ville du Sud Soudan, qu’il publie aux éditions Filigranes en 1997. Son style photographique se développe en marge d’une esthétique documentaire française qui a longtemps reposé sur la pratique du 35 mm en noir et blanc. Chacun de ses projets est l’occasion d’explorer des formes différentes : panoramique, couleur, moyen format… Il s’intéresse également de près à des images déjà existantes dont il n’est pas auteur, comme les cartes postales. C’est ainsi qu’il collectionne depuis l’enfance celles qui représentent l’Ouzbékistan. Quant à l’exigence particulière et transversale que Rip Hopkins manifeste à l’égard du livre comme objet aux multiples niveaux de lecture (photographie, texte, graphisme), elle est probablement liée à son autre formation : celle de designer. Il a effectué ses études à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle de Paris. À cela s’ajoute son expérience du film documentaire, acquise au sein de l’organisation Médecins sans frontières, qui a enrichi les formes de restitution de sa lecture du monde et de ses populations. Ce travail que Rip Hopkins a mené en Ouzbékistan s’inscrit dans une actualité politique non-immédiate et oubliée. D’autant que l’Ouzbékistan est un pays dont on ne parle pour ainsi dire pas, ou très peu, une région éloignée des grands foyers qui « font » aujourd’hui l’événement. Un pays qui pourrait très bien incarner cet espace en creux que l’on nomme « nulle part ». Peu de gens savent, en effet, le situer avec exactitude sur une carte. Rip Hopkins explore depuis quatre ans cette région qui se situe au cœur même de l’Asie centrale, au carrefour du Kirghizistan, du Kazakhstan, du Turkménistan, de l’Afghanistan et du Tadjikistan. De cette exploration a été issu un premier travail important, Tadjikistan Tissages, publié aux éditions Actes Sud en 2002 et dont la forme photographique n’est pas sans rapport avec celle qu’il va choisir en Ouzbékistan : utilisation de la couleur, du moyen format, portrait en situation. Sans doute doit-on chercher les raisons qui l’entraînent vers l’Asie centrale du côté de ses origines britanniques : une curiosité naturelle des Anglais à l’égard des pays lointains, leur plaisir du voyage, de l’exploration de territoires et populations isolés, mêlée à l’éducation artistique et au goût de l’histoire hérités de sa famille et aux nombreuses lectures dédiées à ce pays et à sa culture.

Rip Hopkins manifeste dans cet ouvrage son sens du récit, son attachement à l’expression d’une temporalité. C’est ainsi que le livre retranscrit de façon très scrupuleuse sa démarche : l’ordre des images est établi en suivant la chronologie des prises de vue. Il est le produit d’une méthode rigoureuse de travail. Avant de commencer à photographier, Rip Hopkins définit le rôle que la couleur doit tenir : il s’agit de mettre en scène dans chacune de ses images l’une des composantes du spectre. Il commence par exemple par photographier la communauté grecque en insistant sur la présence du bleu, couleur à laquelle ce pays est traditionnellement associé. De sorte que le livre dans son ensemble va restituer le désir de nourrir et compléter progressivement l’œuvre photographique en épuisant toute la gamme chromatique : à chaque communauté représentée correspond dans la composition de l’image une dominante de couleur(s) particulière. Cette sensibilité du photographe à l’égard de la couleur fait écho à son goût pour la peinture classique et à son sens de la composition. Sur ce point, il n’est pas inutile d’évoquer la manière dont le photographe opère d’un point de vue technique : les pauses sont longues, parce que Rip Hopkins travaille majoritairement en intérieur et en faible lumière – les extérieurs, pour des raisons que l’on imagine facilement étant donné la nature du régime ouzbek, sont difficilement envisageables. Ce qui signifie que le cadrage et la composition qui en découlent sont extrêmement réfléchis, de même que l’aménagement de l’espace ; les éléments-clés de l’image – tant du point de vue du sens que de la forme – sont disposés avec un très grand soin. Rip Hopkins suggère ainsi un dispositif de lecture particulier de la photographie dont on découvre peu à peu le contenu : en ce qui concerne les portraits, le regard s’arrête d’abord sur le visage, puis explore circulairement la scène, pour découvrir les détails signifiants du premier plan et de l’arrière-plan.

Si Rip Hopkins intervient de plus en plus souvent à l’intérieur du cadre, afin de parfaire la composition, satisfaire ses exigences formelles, plastiques, il n’abandonne pas pour autant la perspective documentaire. Ce livre demeure un témoignage précieux, parce que rare et original, sur un pays peu connu. Les rencontres avec les personnes photographiées sont profondes et éclairantes. Leur situation est contextualisée par des légendes nourries, rédigées par le photographe et réunies en fin d’ouvrage. L’ensemble de ce travail est donc l’expression d’une contradiction qui fait sens, d’un équilibre entre deux énergies : la volonté documentaire combinée au désir de produire une œuvre personnelle. Derrière une curiosité somme toute naturelle à l’égard d’une société et d’histoires individuelles si singulières se profile une subtile construction intellectuelle et artistique.

Ce livre révèle en effet une photographie fondée sur des exigences esthétiques très sûres quant à la couleur, au cadrage et à la composition, combinées à un sens manifeste de la narration : les rapports entre les images sont extrêmement travaillés et la facture du texte qui s’associe à l’ensemble est tout à fait inhabituelle dans ce genre de publication. On se prend ainsi à penser que pour Rip Hopkins l’Ouzbékistan n’est en fin de compte qu’un alibi, un motif, à concevoir et façonner – de la prise de vue à l’édition du livre -, un objet extrêmement sophistiqué, tant du point de vue visuel que conceptuel.

Quant au rythme général du livre, il repose sur une tension régulière entre les deux images mises en vis-à-vis dans l’espace de la double page : les plus souvent un portrait en regard d’un détail de l’environnement dans lequel la personne photographiée vit ou travaille. L’attention portée à ce détail reflète une préoccupation existentielle du photographe, à savoir les traces que l’homme laisse derrière lui quand il s’en va ou disparaît. L’Ouzbékistan est précisément un territoire sur lequel il ne restera bientôt plus que des empreintes de la présence de ces populations qui auront rejoint leurs pays d’origine. Et ce livre est une façon d’accompagner ce mouvement, voire de se projeter dans l’avenir et d’imaginer le vide futur. Quant à la répétition du même dispositif de mise en page, elle est à l’image de la vie de ces gens que Rip Hopkins a croisés : morne, monotone, ennuyeuse, sans perspective.

Rip Hopkins a réuni ici 99 photographies. Pourquoi 99 et non 98, ou 100 ? Pour le photographe, le nombre 99 a une signification bien précise : il précède le nombre 100, c’est-à-dire le basculement dans une autre décimale. Il renvoie donc métaphoriquement à la situation de toutes ces personnes photographiées suspendues à l’attente d’une autre vie, du déplacement vers un autre univers et dont elles ne sauraient dire quand il surviendra. Mais 99 est aussi un clin d’œil inattendu aux règles « mathématiques » que l’écrivain Georges Perec décidait d’adopter préalablement à l’écriture de chacun de ses ouvrages, et qui ont inspiré ici la contribution littéraire de Mathias Gavarry. Il y a par exemple 99 chapitres dans La Vie mode d’emploi, 99 chapitres et une inconnue.

Les textes de Mathias Gavarry qui figurent sous les photographies sont bien plus que de simples légendes. Sauf si l’on remonte à l’étymologie de ce mot : ce qui doit être lu, ainsi que l’extension de son sens à la notion de récit qui est rapporté d’une époque à l’autre. L’auteur a eu l’idée de rédiger chacun de ces textes selon une règle déterminée à l’avance – tout comme Rip Hopkins a construit son travail photographique sur l’Ouzbékistan. Il s’est imposé de restituer tout ce que le photographe avait laissé en regard de chacune de ses prises de vue : ses notes sur les gens et leur histoire, ses impressions quant aux lieux, des fragments de dialogue, selon une forme absolument identique. Chaque texte correspondant à une image ne comporte ainsi qu’une seule et courte phrase de 99 signes. Et c’est ce modelage contraint de la syntaxe qui prolonge le travail photographique à l’intérieur du cadre. En d’autres termes, le cadrage trouve un écho, un relais, dans l’adoption par l’écrivain d’un certain espace d’écriture.

La contribution de Mathias Gavarry est d’autant plus originale qu’il n’a jamais mis les pieds en Ouzbékistan. Ce n’est pas non plus un familier de la photographie. Sans doute cela a-t-il été déterminant dans sa manière de concevoir l’écriture des textes et d’adopter une règle oulipienne qui n’est pas nécessairement devinée par le lecteur. Le talent de Mathias Gavarry réside dans ce jeu entre artifice et le naturel : écrire une phrase en apparence ordinaire, totalement fluide, mais qui présente en fait une étrangeté formelle. Par ailleurs, ces phrases peuvent être lues de façons différentes : dans leur rapport avec les images mais aussi comme formant un long récit. Un récit dont le lecteur ne perçoit pas tout à fait l’origine, l’instance énonciatrice : Mathias Gavarry flirte avec l’envie de dire « je » ou de faire nommément référence au photographe. Mais il n’est ni le photographe, ni l’auteur du projet. On se demande alors qui parle derrière ces textes. Qui vit par photographie interposée cette expérience en Ouzbékistan.

© Gabriel Bauret 2004, « Déplacés », Editions Textuel

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